AUTOUR DU TRAVAIL DE NICOLAS REEVES

entretien avec Nicolas Reeves

 

   Œuvrant dans les domaines voisins du science-art et des arts technologiques, Nicolas Reeves explore depuis une vingtaine d’année le potentiel des sciences physiques et des technologies du numérique dans les domaines des arts, du design et de l’architecture. Il se consacre en particulier à l’impact des convergences de plus en plus intrigantes observées entre systèmes naturels et artificiels d’une part, et entre organismes virtuels et matériels d’autre part. Sa recherche, qui interroge les questions fondamentales de l’ordre et de l’information, ouvre sur une production artistique dans laquelle la technologie n’est jamais considérée pour elle-même, mais comme une poétique à part entière, à l’image d’un instrument qui permet le développement de modes inédits de compositions formelles ou sonores. Voyant l’ordinateur comme le dernier avatar des mythes de l’automate et du démiurge, et les mémoires informatiques comme des creusets où s’accomplissent d’improbables transmutations de chaînes numériques, croisées et hybridées sans égard à leur signification, ses installations parcourent les immenses possibilités offertes par la nature formelle de l’information numérique.

 

   Ses oeuvres entretiennent toujours, d’une façon ou d’une autre, une relation avec leur environnement ou avec les phénomènes naturels. Par la puissance et le niveau de résolution des méthodes employées, par leurs possibilités adaptatives en temps réel, des relations inédites entre les installations et leur contexte d’implantation s’établissent. Ses Harpes à Nuages transforment en temps réel la forme des nuages en timbres et en mélodies; ses Sondes Méridiennes transforment tous les paramètres de l’atmosphère en une symphonie polyphonique qui ne s’arrête jamais; la Sixième Diffractale récapitule toutes les façons de moduler la lumière du Soleil; le Jardin des Ovelyniers écoute la décomposition d’oranges occluses dans des sarcophages de résine et d’or ; les Architectones Informatiques convertissent des nuages, des pièces musicales, des sons naturels, en petites sculptures architecturales…

 

   Cette démarche l’a conduit, avec l’équipe de son atelier-laboratoire, NXI GESTATIO, à développer plusieurs pistes qui se déploient de l’architecture-design à la production artistique, en passant par la rédaction d’articles et d’essais pour des revues d’art, de technologie et de critique, et une recherche de nature plus spécifiquement scientifique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vue de l'installation du concentrateur solaire installé sur les toits de l'espace évènements Georges Frêche, Avril 2016, MENDE

 

 

 

 Extrait d'entretien Avec Nicolas Reeves

 

Nicolas, ton travail se situe au carrefour de l’art et de la science : peux-tu nous parler de cette posture particulière, peu habituelle en France, et de ce que définirait la discipline du «science art», dont on ne trouve pas de réelle traduction en français?

 

 N.R : Je ne pense pas que vous n’ayez pas d’artistes travaillant dans ces deux domaines mais je ne suis pas sûr que cela ce soit défini comme discipline en tant que telle.

Pour faire une analogie avec d’autres formes d’art, vous pouvez imaginer un photographe explorateur qui déciderait de partir dans un véhicule particulier explorer des régions inconnues d’Antarctique, extrêmement difficiles d’accès et jusque là très abstraites, très arides et qui en revenant en montrerait des images. Il existe en science un certain nombre de paysages qui sont très abstraits, pour y accéder il faut une bonne dose de détermination : certaines des plus belles théories scientifiques ne sont accessibles qu’après au moins deux ou trois années de Deug ou de Licence en sciences, nécessaires pour voir vraiment les paysages, les constructions extraordinaires qui se développent sous vos yeux. Je prends pour exemple celui, courant, des ondes électromagnétiques : elles nous entourent partout, allant selon leurs longueurs d’ondes des rayons x et gamma jusqu’aux ondes radio et couvrent une immense gamme de phénomènes, à peu près tous les phénomènes de transmission d’énergie en dehors des ondes sonores : mais leur étude est difficile, elle est mathématiquement difficile et la prédiction de leur comportement également. Il y avait au XIX ème siècle un ingénieur, James Clerk Maxwell, qui a produit quatre équations, les équations de Maxwell, qui sont une des plus grande, une des plus belles unifications de la physique. Le jour où l’on tombe en étudiant en physique sur ces quatre équations, on réalise que tout ce qu’on étudie depuis des années par petits morceaux : la lumière, le magnétisme, l’électricité.. tout tombe en place et crée une construction qui est l’équivalent architectural d’une cathédrale : tout est parfait. En voyant ce paysage se dérouler devant nous on éprouve une sorte de vertige, et l’on sent tout de suite qu’on aura beaucoup de mal à transmettre cette fascination, cet émerveillement à des gens qui n’ont pas fait ce chemin : il faut être arrivé au sommet de la montagne pour voir le paysage et le parcourir. Le science art c’est un peu ça :essayer de prendre ces paysages, ces phénomènes qui existent-que l’on n'a pas inventés, que l’on met en scène d’une façon qui va permettre aux gens d’y accéder, de comprendre pourquoi non seulement ils sont essentiels, pourquoi ils sont fascinants et pourquoi ils touchent même parfois à l’émerveillement. À partir de là on peut définir une forme d’art qui est le science art, qui est du même ordre que se que propose le photographe qui est allé en Antarctique. C’est une forme d’art et non pas une forme de science, je ne dirais même pas qui se situe à cheval entre l’art et la science : les visées du science art ne sont pas scientifiques. On ne publie pas d’articles scientifiques, on ne fait pas d’études ou d’explorations avec une méthodologie ou une rigueur scientifique. Par contre il y a de la science dans le science art, il faut sinon posséder de très bonnes connaissances scientifiques, au moins avoir dans son équipe quelqu’un qui possède de très bonnes connaissances scientifiques.  

 

Peux-tu nous décrire justement l’équipe qui compose ton laboratoire?

 

N.R : Au  coeur du laboratoire nous sommes très peu nombreux : essentiellement il est composé de David Saint Ange, ingénieur, et moi-même. Nous travaillons par projets, et au gré des financements ou des commandes d’oeuvres nos équipes varient d’une à 25 personnes. Cela peut donner des compositions extrêmement différentes, avec des équipes qui peuvent être extraordinairement transdisciplinaires. Nous avons ainsi, par exemple, présenté les cubes volants une performance dans le cadre d’un festival d’arts numériques, sur le chalet de la montagne du Mont Royal à Montréal. Durant les trois semaines de résidence nous avons travaillé avec 25 personnes : des scientifiques, des ingénieurs, des étudiants des trois cycles en sciences, en art, en génie, des musiciens qui ont composé une pièce musicale pour l’évènement à partir des bruits de l’environnement, chorégraphe, éclairagiste, designer de scène, danceuses, kapoeristes... : un regroupement de compétences extrêmemnt variées.

 

Comment envisages-tu, conçois-tu les devenir de tes projets?

 

N.R : En réalité nous adoptons une attitude dans le laboratoire qui consiste à considérer les projets comme relevant d’un programme, un programme de recherche création qui se base sur un ensemble d’ intérêts de recherche que l’on concrétise et délimite et qui ensuite évolue pour donner lieu selon les opportunités à différents projets, tous issus du programme. L’intérêt de travailler de cette façon c’est qu’on peut impliquer d’autres artistes, on peut impliquer des ingénieurs, des scientifiques, ce qui fait que le programme, toujours orienté par la réalisation d’oeuvres d’art, produit parallèlement d’autres travaux de type articles scientifiques, articles critiques, articles dans des revues d’inginierie, conférences en sciences ou en technologie ou en art. On a donc très peu de projets qui soient restés autonomes ou orphelins : les harpes à nuages nous accompagnenet depuis 1997, le projet des automates cubiques volants depuis 2006 et ont donné lieu à beaucoup de présentations et d’autres projets. Dans l’absolu chacun de ces projets devrait avoir un devenir, même si l’on ne peut pas le prévoir tout de suite. Il est clair que pour moi la fascination de la roche qui fond au soleil ne s’arrêtera pas à la Floralithe ou à Florac, il y aura certainement plusieurs choses qui seront faites, avec des roches qui ne seront probablement pas dédiées à un lieu, ce travail sur la fusion solaire pourrait par exemple donner forme à certaines formes d’impressions 3D avec plusieurs types de matériaux.

 

 

travail artistique de Nicolas Reeves